Doyenné de Ciney

Martin Gray : « Croire en la vie, c’est croire en Dieu »

dimanche 8 décembre 2013 par Doyenné de Ciney

Voici l’interview intégral de Martin Gray paru dans notre journal paroissial « Le Grain Nouveau » N°1 de décembre 2013.

Rencontré pour vous : Martin GRAY

Né à Varsovie en 1922 ; et, depuis peu, un de nos concitoyens. Le ghetto de Varsovie, l’enfer de Treblinka, puis le bonheur retrouvé avec femme et enfants, et de nouveau anéanti dans un dramatique incendie.
Un destin vraiment hors du commun. Et néanmoins un message d’espoir et une leçon d’humanisme.

Pourquoi ( ou comment ) êtes-vous venus vous installer à Ciney ?

Mon épouse est belge et ses parents âgés habitent la région ; on a donc souhaité se rapprocher d’eux… et puis la vie est tranquille ici : vous savez, j’ai habité partout dans le monde, à New-York, à Paris, à Berlin, à Varsovie… je suis content d’être maintenant ici, ce sera ma dernière maison. J’ai appris qu’il y avait 9 centenaires à Ciney ; je voudrais être le 10e !

Et pourquoi pas en Israël ?

Après la guerre, comme tous les survivants de l’holocauste, j’ai eu envie de me rendre en Israël. Mais comme j’avais perdu tous les miens et qu’il ne me restait qu’une grand-mère vivant en Amérique, c’est là-bas que je me suis rendu ( si elle avait vécu en Belgique, je serais arrivé plus tôt ici). Mais mon cœur est en Israël.

De quoi est fait votre quotidien maintenant ?

J’ai reçu environ 800 000 lettres ( certaines d’une vingtaine de pages ! ) ma secrétaire a calculé qu’il faudrait 3 siècles pour y répondre !
C’est d’ailleurs un terrible dilemme pour moi, car chaque lettre demande réponse, mais il faut bien faire un choix : j’essaye de répondre à celles qui me semblent être comme des appels au secours. J’ai aussi, je crois, pu répondre à beaucoup de ces lettres à travers les livres que j’ai écrits. « Le Livre de la vie » écrit en 1973 comporte beaucoup de citations venant du monde entier, et qui peuvent aider chacun et chacune dans leur vie, particulièrement dans les épreuves ; mais je sais néanmoins que les gens qui m’écrivent souhaitent une réponse personnelle. Je voudrais encore écrire un livre, un livre sur mon père, sur tout ce qu’il m’a enseigné : par ses paroles, ses engagements, le témoignage qu’il m’a laissé… mais le temps me manque !

« Qu’est-ce qu’une vie sans panache et sans défis ? » écrivez-vous dans votre 1er livre ; que retenez-vous de ces années « folles » folles au sens propre du terme ?

Je me dis aujourd’hui que le monde n’a pas beaucoup changé ! L’être humain n’a pas beaucoup changé ! Mon père me disait souvent ( et encore la veille de son assassinat dans le ghetto de Varsovie ) : « on va sans doute laisser le monde dans le même état que ce qu’il était avant notre venue, mais il faut quand même espérer changer quelque chose pour qu’il devienne un peu meilleur »
Pourtant, aujourd’hui, il y a une conscience humaine mondiale : grâce à la télévision, à internet, on apprend directement ce qu’il se passe dans le monde.
Mais, vous savez, on est à peine sorti de la préhistoire : qu’est-ce qu’une vie d’homme à l’échelle du temps !

Vous avez souvent côtoyé la mort ; vous avez connu chaque fois la chance de vous en sortir : le mot « chance » est-il le plus approprié ?

La chance joue beaucoup, mais c’est surtout la force qu’on a en soi qui compte. C’est encore un enseignement de mon père que cette vision de la vie : l’homme est la plus belle création qui soit, il est rempli de richesses insoupçonnées. Après avoir perdu mes parents, mes frères, notre famille, nos amis, dans le ghetto de Varsovie ou le camp de Treblinka ; après avoir perdu ma femme et mes 4 enfants dans l’incendie en Provence : je voulais donner un sens à leur mort, donner un sens à ma vie : c’est cela qui m’a permis survivre. Et puis, j’ai créé une fondation ( Dina Gray ) pour éviter que de tels drames ne se reproduisent. Le succès de mes livres ( « Au nom de tous les miens » a été édité en 26 langues ; lu par 30 millions de personnes ndlr), c’est le nombre de lettres que je reçois : des gens qui ont repris courage en découvrant mon histoire. Voilà pourquoi je continue à vivre. Dans la vie, il faut trouver la force de se battre. « Vivre c’est savoir pourquoi on vit »

En avez-vous peur de la mort ?

J’avais peur pendant les années de guerre, tellement les hommes étaient devenus fous ! Plus maintenant… je suis prêt depuis longtemps !

« Ils voulaient tuer aussi les pierres, mais nos vies avaient la résistance de la pierre et nos pierres, l’éternité de la vie » : une belle phrase, trouvée dans votre 1er livre et qui pourrait le résumer ?

Tout à fait ! Je sculpte la pierre, car la pierre est un symbole d’éternité. Au bas d’une de mes sculptures, c’est cette phrase qu’ils ont ciselée : elle est très belle, en effet ; mais, vous savez, ça demande aussi du travail pour écrire de belles phrases !

En chaque homme, se cache un Caïn et un Abel : tel est le propos de votre dernier livre : « Au nom de tous les hommes ». Chaque homme serait-il capable du pire et du meilleur ?

Selon les circonstances, et mon histoire me l’a appris, chaque homme peut devenir une bête sauvage. Il faut donc pouvoir se contrôler. En entrant dans Berlin, en 1945, avec l’armée russe, j’avais en moi le désir de venger les miens. Mais la vengeance est destructrice pour les autres, mais aussi pour soi. Je descends du peuple d’Abel : c’est un combat perpétuel de rester Abel et ne pas devenir Caïn pour les autres. Grâce à mon père, j’étais armé pour rester Abel. Si je n’avais eu son enseignement, plein de sagesse, je serais sans doute…
Alors que l’étau se refermait sur nous dans le ghetto de Varsovie en 1942, mon père m’a dit : « Mon fils, aujourd’hui nous sommes obligés de tuer pour survivre ; mais sache que la vie est sacrée ; ne l’oublie jamais ! » Depuis, je vis toujours avec ces paroles à l’esprit.

Le 11 novembre, cela vous parle ?

Les dates n’ont pas trop de significations pour moi, car il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à tous les miens. Mais c’est vrai qu’il est nécessaire de penser à ceux qui sont morts pour une grande cause.

Qui sont les bourreaux d’aujourd’hui ?

C’est en chacun de nous qu’il faut d’abord chercher le bourreau. Avant de penser à changer le monde, il faut se changer soi-même. Le monde est un carrefour dangereux : on peut facilement basculer dans la haine, dans la violence, même au cœur de nos cités. La haine et l’amour sont en nous ; et c’est l’amour qui doit l’emporter. Le monde est plein de gens courageux, de gens généreux : c’est pour cela que je ne désespère pas. Un jour mes enfants, ou leurs enfants, ou les enfants de leurs enfants… verront poindre l’aube d’un monde meilleur.

Parmi ces personnalités, celle que vous souhaiteriez rencontrer : Mandela – Obama – François Ier – Dalaï Lama – Aung San Suu Kyi ?

J’ai rencontré le pape Jean-Paul II : avec d’autres survivants du ghetto de Varsovie, nous avions été invités au Vatican ( c’est la première fois qu’on y servait un repas « kacher » d’ailleurs ! ) c’était un homme debout ! Grâce à lui le communisme a reculé. J’ai rencontré beaucoup de gens illustres, mais pas seulement : encore beaucoup plus de gens humbles, simples et j’en étais émerveillé !

Naissance – bonheur – mort – Dieu : qu’est-ce que ces mots évoquent pour vous ?

Je les prends tous ensemble : c’est la vie dans son ensemble. Le bonheur, c’est d’être utile à soi et aux autres ; vivre sans savoir pourquoi, ce doit être bien triste. Chaque jour m’apporte quelque chose et chaque jour, je m’efforce d’apporter quelque chose aux autres… et la chaîne continue : c’est cela la vie. La mort, c’est comme une seconde naissance. Quant à Dieu, je m’interroge. Les gens d’églises diront si je suis croyant. Moi je dis que l’homme est le plus beau miracle, on ne peut le séparer de l’univers. Je sais aussi que la mort ne peut pas nous séparer de l’amour de ceux qu’on a aimés ; qu’il y a en nous des forces infinies ; que l’amour triomphe toujours de la barbarie. Pour moi, croire en la vie, c’est croire en Dieu.

Un message que vous voudriez transmettre à nos lecteurs de Ciney et environs :

Aux jeunes et aux familles : je dirais que le plus important, c’est de se connaître, d’utiliser ses forces pour partager avec les autres. Le but et le sens de toute vie, c’est d’aller vers les autres, de voir chacun(e) comme un ami et pas comme un adversaire. Etre en paix avec moi-même : c’est cela qui a guidé toute ma vie. Nous sommes tous sur une même planète, tous différents, mais tous sur le même chemin, et nous avons besoin les uns des autres. Devenir un homme debout : c’est pour moi le 11e commandement ( celui qui manque aux 10 premiers qui sont importants cependant )

Aux aînés : je leur dirais : continuez à vivre, à espérer, soyez actifs, transformez vos journées en hymne à la vie. Moi, j’écris beaucoup de lettres, je donne de nombreuses conférences ( on m’appelle de partout et comme je parle 6 langues différentes… ) chaque jour, je donne, je me donne… et je voudrais encore faire plus !

Questions insolites :

Votre saison préférée ?

Toutes les saisons ont leur beauté !

Votre musique préférée ?

Tous les B : Bach, Beethoven… le chant choral, la musique sacrée ; Léonard Bernstein – Isaac Stern étaient des amis. Sans musique, je serais très pauvre.
Dans les camps de la mort, j’écoutais dans ma tête la musique que mes parents nous faisaient écouter à la maison : c’est ce qui m’a permis de survivre.

« C’est une grande joie de nourrir les siens » avez-vous écrit : quel serait le menu-type d’une journée ?

Si, à mon âge, je suis encore en bonne santé et avec plein d’énergie, c’est parce que, il y a plus de 50 ans, j’ai découvert un mode de vie sain. Le matin et le soir, je mange des fruits ; le midi : des légumes, un repas végétarien, rarement un peu de viande. Mes enfants sont nés et ont grandi végétariens : ils n’ont contracté aucune maladie infantile, alors qu’ils n’ont jamais été vaccinés ! Un repas trop copieux et trop riche fatigue le corps plus qu’une journée de travail : si le corps utilise trop d’énergie pour digérer, il n’a plus assez de forces pour travailler !

Votre plus belle rencontre ?

Ma mère, ma femme : ce sont des images merveilleuses qui restent gravées en moi. Mon père a été un exemple pour moi durant toute ma vie. Mais la plus belle rencontre, c’est celle que j’ai faite avec moi-même, tel que je suis ( et ce n’est pas facile à trouver !)

Finalement, votre vie est un vrai message évangélique ?

Oui, sans doute, et il correspond à toutes les religions.

Propos recueillis par Jacques Massart
le mercredi 06 novembre 2013
Photos : Yves Teplooukhoff


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Martin Gray et Jacques Massart (photo Yves Teplooukhoff) Martin Gray (photo Yves Teplooukhoff) Le dernier livre de Martin Gray (photo Yves Teplooukhoff) Martin Gray (photo Yves Teplooukhoff)
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